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Le miroir de mes yeux

Cher Theus,

Les vacances ont ralenti mes gestes, en même temps elles ont restitué à mon corps la vigueur, et je retrouve la précision de mes pensées.

Là-bas, je me suis lavée du flou, de l’à peu près. Avant de partir, je tenais en serrant les poings, les mâchoires crispées, je ne pouvais plus réfléchir, tout m’incommodait, tout m’épuisait. Le travail, les amis, les plaisirs.

Là-bas, mon corps a singé la maladie pour être sûr que je comprenne le message, l’ordre qu’il m’intimait. Dormir et contempler la mer. J’en avais besoin.

Cette mer, ce n’est que de l’eau, des milliards d’hectolitres, une mare sans marée. Mais j’aime son sel sur ma langue, sur mes épaules, j’aime cette eau vivante, moirée, multicolore, impérieuse, dangereuse, traversée de poissons minces et glissants et de courants pélagiques. J’ai moins nagé, cette année, écoutant les faiblesses de mon squelette et de ses tuyaux, mais j’ai beaucoup regardé la mer, ses jabots blancs sous la Tramontane et son aplat lisse et pailleté du petit jour. Connais-tu le sentier sous-marin près de Cerbère ? C’est une expérience fabuleuse d'écarter les bras au milieu de rougets frétillants.

Un soir, j’ai cru reconnaître ton regard dans le visage buriné d’un vieillard. Il dansait la sardane sur la grand-place de Banyuls, sous la coquille Saint-Jacques. De temps à autre, il venait donner des conseils aux novices, dans la ronde des enfants où je m’étais glissée. Il avait un accent transparent, pas de ces voyelles marquées du Sud.

Là-bas, j’ai découvert que ce dont je voulais m’éloigner contenait toute ma joie future. Qu’un caillou gris dans ma main comportait des aspérités et des brillants.

Tu as mille visages, et c’est pour cela que je t’écris aujourd’hui. Parce que je cache mes multitudes derrière un fond de teint qui lisse, qui adoucit, qui me rassure et rassure mes comparses. Mes rougeurs, mes noirceurs sont bien là pourtant.

Sur l’enveloppe en noir et blanc de ta dernière lettre, je vois ta silhouette. C’est subtil. Dans le reflet des lunettes, une silhouette féminine, puis derrière elle une petite foule se masse silencieusement. Je vois un homme, je te vois. Je sais que c’est toi.

Là-bas, la lumière est plus vive, sans concessions. Et je me sens bien, sous cet éclairage du Sud, brusque et sans fard, peut-être parce que, la première fois que j'ai ouvert les yeux, c'était sous ce ciel bombardé de soleil. Un peu comme un maghrébin chérit son sable natal, celui qui a porté ses premiers pas.

Ici à Genève, la France me manque parfois. Ma place est ici pourtant, et je ne me sens pas triste. Ce qui me manque de la France ? C’est dur à dire. Les mots sont si étroits. Je veux bien essayer. Le déjanté, le farfelu. La négligé, la parole rebelle, la langue désuète, les murs couverts d’inscriptions, les chats errants, les petits commerces, les concerts jusqu’à pas d’heure, les melons juteux, la débrouille, les vins rouges lourds qui tabassent, la chanson des années 80, la beauté imprévue, France Musique, un demi de bière frais et doré sur une terrasse peuplée, les raquettes de ping-pong prêtées à la piscine en échange d’une serviette de bain comme garantie de dépôt, les belles expos de peinture. Ma famille aimante et almodovarienne. Le regard las des caissières, les timbres vendus chez le buraliste, l’élégance des gamines, le quidam qui parle littérature, les érudits qui font la foire et ne la ramènent pas.

Tu fais quoi ce soir ? Je ne sais pas pourquoi, je t’imagine à Paris. Peut-être sur une terrasse d’un bar de quartier où des filles, la guitare électrique en bandoulière, chantent un rock sombre et mélancolique.

Je déménage bientôt. Où ? Je ne te le dirai pas.

Ada

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